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Publié : 10 septembre 2011

MORALE ET LITTERATURE

« Asseoir les bases d’un exercice bien compris de la liberté individuelle au sein de la société » nous situe d’emblée dans une problématique de la compréhension, et donc du sens. Quels liens littérature et morale sont-elles susceptibles d’entretenir ? Quelles compétences (cf. le socle commun) peuvent-elles contribuer à développer, enrichir, illustrer ?

Le matériau littéraire est recommandé par la circulaire : "Des lectures, des récits peuvent être aussi utilisés comme supports de travail et prendre la forme d’un dilemme ou d’une alternative". Avec les Fables de La Fontaine (2010), nous avons pu aborder cette notion de morale à travers ce qui, précisément, s’intitule ainsi. Soin aura été pris de distinguer deux termes voisins mais non synonymes : moralité et précepte moral. Car si la cigale va mourir de faim (moralité), n’est-ce pas à cause de l’égoïsme de la fourmi (morale sous-jacente) ? Etre très prévoyant, thésauriser et ne pas tenir compte de la détresse dont on est témoin, est-ce le précepte enseigné par la fable ?

"Ce qui sous-tend la morale, c’est l’idée du bien et les valeurs qui en découlent", ainsi parlent les instructions officielles. Les valeurs d’entraide, de solidarité, de compassion, ne sont-elles pas supérieures à la prospérité économique ? Comme à chaque lecture littéraire, il s’agit ici de dépasser la surface de l’événement qui inciterait à conclure : « Tant pis pour la cigale ! Elle n’avait qu’à travailler au lieu de se distraire ». Car l’événement décrit semble promouvoir la conduite de la fourmi. La compréhension (de l’histoire racontée et donc de la morale suggérée) ne peut surgir que par un travail pédagogique qui permettra "d’expliciter les justifications présentées par les élèves, ce qui requiert de les accompagner vers une pensée argumentée et justifiée".

Là se trouve la compétence qui fait le plus défaut si l’on en croit les évaluations : cette qualité argumentative qui permet à l’enseignant de savoir vraiment si l’élève a compris ou s’il se limite à répéter (paraphrase) une chaîne d’événements, une liste de personnages. Car même le médiocre lecteur comprend que « la fourmi n’est pas prêteuse ». Comprendre que c’est là « son moindre défaut » est déjà plus complexe dans l’élucidation de l’allusion. On peut craindre le pire et, en effet : pour celui qui comprend, cette fourmi est le parangon de l’individualisme et de la muflerie conjugués puisqu’elle laisse mourir de faim (destinée suggérée et inéluctable), dans une ironie de mauvais goût (« j’en suis fort aise »), sa propre « voisine » (si cette précision nous est fournie, ce n’est ni par un hasard lexical ni par nécessité métrique).

"Transmettre les principes essentiels de la morale universelle, fondée sur les idées d’humanité et de raison", c’est dépasser cette matière littérale pour s’élever au-dessus de l’anecdote et raisonner : certes la cigale aurait dû être plus « raisonnable », en tout cas pragmatique. Est-ce une raison suffisante pour la condamner à mort ? Est-ce un comportement humain que de suivre l’exemple de la fourmi ? Quand bien même des exemples d’apologie de la performance individuelle à n’importe quel prix nous sont chaque jour imposés ? Y a-t-il sur ce point grande différence entre le temps de La Fontaine et le nôtre (modernité mentionnée dans la préface des Contes de Charles Perrault) ? On le voit, il y a matière à raisonner, argumenter, justifier, selon un critère à tous les autres supérieur puisqu’il s’agit de "placer, dès le plus jeune âge, le respect d’autrui au sommet de ses valeurs".

En discernant le littéral et le littéraire, l’élève développe sagacité et vigilance qui concourent à la compréhension fine sans laquelle la « morale » reste coquille vide, psalmodie sociale, politesse de salon vilipendée par Balzac, morale de bigot condamnée dans Le Tartuffe, un slogan en un mot, bien plus qu’un principe moral. C’est bien pourquoi la circulaire invite à ce recours aux textes : "Travail sur les maximes, les adages, les morales de fables, mais aussi de lecture de textes". Où, de fait, peut-on trouver d’illustrations plus abouties d’une réflexion morale, politique, sociale, humaniste… que dans la littérature qui s’en alimente depuis des millénaires ?

Dès l’ère Olympienne, les récits mythologiques condamnent l’hybris et ses débordements régressifs. Les allégories sont précieuses pour mettre en lumière les valeurs morales (le courage, la franchise…) Si les élèves ne sont pas accompagnés pour comprendre que Marcel n’est pas une mauviette, que Verdurette est sincère dans sa quête, que la Belle sait dépasser les apparences trompeuses, que Gilles Faivre est odieux de cynisme, comment pourront-ils plus tard repérer l’indécent arrivisme de Rastignac mais aussi la grandeur d’âme de Bérénice ou de la Princesse de Clèves ? La légèreté assassine de Perdican, la médiocrité de M Homais ou au contraire, la générosité de Boule de suif et l’acuité des questions essentielles du Petit Prince ? Pour grandir et se forger son propre système de références morales, quel autre moyen que de s’interroger face au miroir de figures tutélaires symboliques qui soient dignes ?

« La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Antiphrase. Parce que la fable est mensonge dans son étymologie, une fois disséquée elle permet de mettre à jour toute l’ambiguïté cachée derrière la connotation délibérée à laquelle l’auteur a recours. « Mensonge », on le sait dès le premier vers : Une cigale, un loup ne parlent pas. Même Perrette, plus proche de nous, n’est qu’un personnage et non une personne. Mais de quelle « légèreté » s’agit-il dans son histoire ? De son poids physique ou de celui de son raisonnement ? Quelle est la morale de sa mésaventure ? Tout le monde comprend que son mari la punira mais est-ce la conclusion à laquelle le lecteur averti doit aboutir ? C’est à la recherche d’une vérité que les élèves sont engagés, non dans le compte rendu d’une logique narrative puisque tout est invraisemblable.

Chez Perrault (2011), nous verrons en cours d’année que les lignes sont plus délicates à repérer : la sanction à un écart est très sévèrement appliquée. Le loup dévore le Chaperon rouge (version d’origine) ; mal lui en a pris de s’écarter du droit chemin. La lecture de Perrault et la recherche de la morale vont donc requérir une attention majorée. Davantage encore le maître devra étayer "une interprétation clarifiée et partagée" afin de ne pas laisser le poncif se développer. « Qui vole un œuf vole un bœuf » reste en effet à démontrer. Et dans un cadre qui se veut humaniste, peut-on enseigner par la terreur du loup, la menace du mari violent et l’intimidation dont cela procède ? La sanction est-elle toujours légitime même si elle obéit à l’implacable logique de l’événement ? Légal et légitime ne sont pas synonymes non plus. Et l‘on rencontre l’instruction civique, L’Esprit des Lois, ni plus ni moins… Un jour, espérons-le, les élèves liront Montesquieu. Il serait bon qu’ils le comprennent. "Instruction civique et instruction morale sont étroitement associées dans les programmes de l’Ecole". Pour stabiliser les références et aller vers un socle qui soit réellement « commun », les instructions recommandent enfin une trace écrite et mémorisée.

« Morale », la littérature l’est par essence puisqu’elle ne traite que de questions existentielles et humanistes. Les deux approches disciplinaires sont bel et bien imbriquées, agissent en écho, ont tout intérêt à faire l’objet d’une réflexion pédagogique globale. "Le temps (de la morale) s’articule parfaitement avec d’autres objectifs (…) notamment la maîtrise de la langue". Découvrir et s‘approprier des principes moraux, c’est en comprendre le sens dans l’intérêt de tous et de chacun. Mieux comprendre, c’est mieux lire. La matière littéraire ne manque pas pour alimenter un enseignement réfléchi et donc intelligent de la morale. Faute de cela, le risque est grand d’une caricature scolaire plagiant « La Comédie humaine »…

Réf / Circulaire 2011-131 du 25-8-2011 (BO n°31 du 1 septembre 2011) « Instruction morale à l’école primaire »

Réf biblio : Marcel la mauviette A. BROWNE / Pauvre Verdurette C. BOUJON / La Belle et la bête Mme LEPRINCE de BEAUMONT / L’enfant océan J.Claude MOURLEVAT / La comédie humaine H. de BALZAC / Bérénice J. RACINE / La Princesse de Clèves Mme de LA FAYETTE / On ne badine pas avec l’amour A. de MUSSET / Madame Bovary G. FLAUBERT / Boule de suif G .de MAUPASSANT / Le Petit Prince A. de SAINT EXUPERY