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Publié : 25 septembre 2011

"Chez Perrault" 01 : Morale, moralité, valeurs...

Il est possible d’entrer dans les Contes par une lecture comparée des morales. Entrée qui requiert une double vigilance dès lors qu’on envisage une action pédagogique à détente double elle aussi : littéraire et morale.
Plus que jamais il est indispensable de distinguer clairement le littéraire et le littéral, de ne pas confondre l’esprit et la lettre.
Faute de cette précaution liminaire, l’aspect manichéen, tant des personnages que du libellé des morales, entraîne immanquablement le dérapage vers le contresens. L’échec est alors double lui aussi puisque d’une part les élèves n’auront pas compris (savoir faire) et d’autre part ils adopteront mécaniquement une référence morale inappropriée (attitude).

Entrons dans ces neuf contes par une hiérarchie des morales (ou graduation). Elles peuvent être réparties sur une trajectoire présentant des nuances, du plus clair au plus foncé. Tâchons de les repérer par une relecture qui se limitera à ces brefs énoncés.
Ce guide peut inspirer la programmation des textes : il propose ainsi une progression interne calée sur la complexité de compréhension de chacun des contes. La succession pédagogique sera différente de l’ordre de la mise en pages.

1- Une première famille peut rassembler les Fées, le Petit Poucet, Riquet à la houppe par l’optimisme dont les morales procèdent.
Pour que la vie soit « bonne » la conduite se doit de l’être (112) en restant honnête. (Honnêteté entendue ici au sens très élargi de l’honnête homme. Il s’agit d’humanisme, d’honnêteté morale).

 réflexion similaire chez Victor Hugo avec Jean Valjean : de voleur (malhonnête au sens juridique du terme) il se hisse au niveau d’homme de bien.

La grandeur d’âme (112), l’amour bien cerné (75), celui qu’on porte à ses enfants en particulier (28) même les plus faibles, tout cela légitime moralement l’accès à la reconnaissance et au bonheur.
« Tout est beau dans ce que l’on aime » (75)
« Ce petit marmot qui fera le bonheur de toute la famille » (28)
« L’honnêteté, tôt ou tard, a sa récompense » (112)

Ce sont des morales de l’espoir. Des personnages possèdent et révèlent des qualités humaines, parfois sans aucun effort (la fille généreuse), parfois au prix d’un risque (le Petit Poucet). Il est dans la nature humaine que de faire le bien et de cheminer vers ce bonheur. La condition pour cela est de se conduire bien, c’est-à-dire de façon humainement digne, généreuse, ouverte à autrui.
Ce qui ne présente aucun rapport avec les « bonnes mœurs » qui elles, sont variables d’une époque à l’autre (ô tempora, ô mores !), variables également selon les groupes sociaux : Tartuffe est un dévot socialement affiché ; sa conduite en est-elle morale pour autant ? Quelles sont ses intentions ?....
Ce sont les critères universaux qui fixent la démarcation entre le strict code social et la véritable hauteur morale de l’individu.
La « bonne conduite » de ces trois personnages est liée à ce qu’ils sont et développent avec succès, pour eux mais surtout pour leurs proches, ou moins proches (la fille donne de l’eau à une inconnue en toute candeur)

Rester néanmoins très vigilant et ne pas se laisser endormir par des aspects trop stéréotypés : La morale de Riquet, dans sa construction réversible (Tout est beau dans ce que l’on aime, tout ce qu’on aime a de l’esprit) ne fait-elle pas écho à une sérieuse ambiguïté au cœur du texte lui-même ?
En effet, comment la princesse « plus stupide de jour en jour » peut-elle répondre à Riquet « je sais bien que je suis fort bête », avant même d’avoir bénéficié du don que possède Riquet ? C’est sur une incohérence textuelle que se joue cette bascule, que circule la réflexion morale qui, à chaque instant, est susceptible de s’orienter vers une thèse ou son contraire.
Bien comprendre la morale exige donc de bien comprendre le texte et, pour cela, de revenir de manière sélective (étayage de l’enseignant) sur les zones d’ombre. Si elles n’apparaissent pas aux élèves, le questionnement du maître doit les orienter vers leur identification afin de développer la vigilance de lecture.

2- Deuxième groupement de textes : ceux dont la morale et le récit lui-même présentent plus d’ambiguïté. Cette morale peut être plus contraignante. Des conditions sont posées par les personnages et la part de risque est plus grande.
Le Chat botté, Cendrillon, la Barbe-Bleue.

La destinée des personnages invite là encore à l’optimisme : le (faux) marquis de Carabas épouse la fille du roi ; Cendrillon épouse le prince ; la dernière épouse n’est pas égorgée mais s’enrichit. Mais tout cela a un prix, impose des actions ou une aide plus importantes toutes deux. Des ambiguïtés apparaissent, des doutes émaillent le propos. Deux morales non synonymes concluent le Chat botté (62) :
Si « industrie et savoir faire valent mieux que des biens acquis », il n’en demeure pas moins (principe de réalité ?) qu’ « habit, mine et jeunesse (…) n’en sont pas des moyens toujours indifférents »
Qualités et compétences d’un individu sont certes indispensables à son succès. Mais les atouts liés à la naissance ne sont pas sans influence. Déterminisme social ? Thèse moderne s’il en est !
Une réflexion sur la notion de justice ne peut ici être négligée. Justice morale plus que justice institutionnelle bien sûr.

Occasion de revenir sur la famille précédente (relire) où les choses se présentent de manière plus « carrée » : la fille privilégiée par sa mère possède ces atouts de naissance mais ils ne lui seront d’aucun secours lors de l’épreuve de vérité parce que le fonds même n’est pas bon. Se rappeler ces détails permet de conforter le sens moral qui s’instaure peu à peu.
Ici se fonde l’invitation à la lecture comparée.

Mais « La curiosité malgré tous ses attraits coûte souvent bien des regrets ». (121) Doit-on en déduire que chercher à connaître, apprendre, ne seraient pas recommandables ? Certes l’épouse transgresse l’interdit du mari, mais dans un but de connaissance. (Nous reverrons cet aspect ultérieurement)
Ou encore, « Fût-il malcontent ou jaloux, près de sa femme on le voit filer doux » (122). Recevoir cette moralité et la faire sienne sans nuance ne revient-il pas à élaborer une image caricaturale de la femme, celle de tyran domestique qui « porte la culotte » ainsi que la définit la langue populaire ?

Des précautions sont à prendre pour éviter les poncifs, ces deux interprétations étant incompatibles avec la mission émancipatrice de l’Ecole.
Corps de texte et morales sont des clins d’œil au public visé par l’histoire ; n’oublions pas qu’il s’agit d’un auditoire aimant se distraire ; il s’agit de lui fournir matière à cela. Parfois, le récit tourne franchement à la farce très directement inspirée du Moyen-Âge. Pour porter ses fruits, l’histoire doit être plaisante [l’humour fera l’objet d’une autre entrée]

Enfin, ne pas s’appesantir sur « ce seront choses vaines si vous n’avez, pour les faire valoir, ou des parrains ou des marraines » (53). Affirmation qui présente un aspect nihiliste exagérément désespérant : rien ne servirait à rien. Seules compteraient les relations sociales. Il est prématuré de répandre cette parole auprès des élèves … même si elle n’est pas totalement fausse !

Prendre de la distance avec le littéral et revenir à la suite sur l’évolution des personnages : leurs mésaventures sont autant de parcours initiatiques (la jeune épouse l’a échappé belle !)

3- Un dernier groupement de textes enfin accueillera les contes restants :
Peau d’âne, la Belle au bois dormant, le Petit Chaperon rouge.

Ces morales suggèrent d’autres valeurs : le risque du découragement (42), la menace d’un très grand danger (14), les graves risques de la vie et l’ambiguïté dont ils procèdent (105).
De ce point de vue, ces textes méritent d’être traités en fin de cycle d’étude, alors que les élèves seront plus aguerris au repérage des lignes de fond. Ils exigeront également un peu plus de doigté afin de préserver le principe d’optimisme (c’est un public de jeunes enfants).

« On ne trouve plus de femelle qui dormît (…) » (42) Mise en garde contre une stratégie de patience excessive qui risque de ne pas toujours être récompensée. Ne pas confondre patience et passive résignation. Une altération à ne pas négliger : « en dormant ». C’est dans l’action (la prise de responsabilité individuelle) que l’on peut trouver résolution à un problème. La Belle est souvent passive dans cette histoire : quel était le risque ? Et faut-il tout attendre d’autrui ? Rappeler l’adage populaire (Aide toi, le ciel t’aidera !)
La stricte narration peut passer pour une incitation à ce sommeil prolongé. La morale met en garde ; attention, ceci n’est plus vrai de nos jours !
Sujet de débat : la thèse de la Belle (si toutefois elle a eu un choix) et d’autres options possibles. A l’intra-texte, celle de Poucet, exemple de prise en charge autonome. Le fils du meunier, en revanche, s’appuie totalement sur les initiatives du chat pour remporter le succès. Un autre exemple du choix de vie est proposé par M. Noël, instituteur qui distribue des cartes dans Joker ** .
Diverses conduites, diverses morales. L’ambiguïté de la Belle invite à réfléchir.

« La raison la plus forte est une faible digue » (105) doit éveiller l’attention par les risques suggérés. La déraison guette celui dont la vigilance est endormie par la passion (le cœur et la raison…)
Quant à l’apparence (les beaux habits), elle semble malheureusement susceptible de prendre le pas sur le fonds d’humanité. Thèse bien désespérante !
Heureusement compensée par l’équilibre permis par le croisement avec les Fées. C’est ici la fille généreuse, quoique reléguée aux corvées, qui était récompensée.

La plus sévère et dramatique des morales est celle du Chaperon rouge (14). Elle est sans appel dans cette version d’origine qui sera modulée par les variantes ultérieures. Il semblerait, à l’en croire, que l’écart soit fatal, qu’il soit impossible d’essayer, quitte à se tromper ; qu’on ne puisse tirer profit des erreurs passées.
Thèse très pessimiste qui témoigne d’une théorie éducative fondée sur la menace du châtiment. L’ambiance du merveilleux (il s’agit d’un conte) évite, à l’expérience, le traumatisme au jeune lecteur. Il est néanmoins nécessaire de l’inciter à s’exprimer sur ce régime de sanction ! Elle est en effet de même nature que celle que la Barbe Bleue infligeait à ses épouses avant son propre meurtre. La peine de mort, ni plus ni moins… Mais il s’agit ici de la mort du méchant : l’honneur est donc sauf ! Le Chaperon rouge lui, n’est « coupable » que d’avoir été naïf. L’auteur a la main lourde dans la chute du conte. Les jeunes enfants présentent une tendance à voir le monde « en noir ou blanc » ; l’initiation à des jugements plus nuancés procèdera de la posture éducative souhaitable.

En résumé et indépendamment de l’ordre choisi pour les études, quelles interprétations peut-on envisager ?
 On se souviendra qu’interpréter revient à s’approprier au filtre de ses options intimes. Ce qui induit un primat accordé à tel ou tel aspect du texte : interpréter une pièce, une symphonie, c’est en donner une lecture originale, leur conférer une couleur singulière. Un avis (et seulement un avis) est porté sur chacune de ces morales.

1- Les Fées // La plus pragmatique.
La véritable grandeur humaine se révèle en toutes circonstances et ne tient pas compte de l’apparence : celle des autres, celle de sa propre personne. On s’enrichit soi-même en se montrant généreux. C’est-à-dire en l’absence de tout objectif de rentabilité qui procèderait d’un calcul !
A contrario, les travers fonciers, la noirceur de l’âme apparaissent fatalement, même si l’on cherche à les dissimuler.

2- Le petit Poucet // La plus dynamique.
Les handicaps externes dus à la naissance peuvent ne pas être déterminants si le sujet se donne la peine d‘être attentif, s’il fait fonctionner son intelligence et son esprit. Prendre ses responsabilités donne une chance à l’initiative et au succès.
Rien n’est désespéré mais il s’agit de se mettre en mouvement.

3- Riquet à la houppe // La plus équilibrée.
La condition humaine se caractérise par l’esprit, non par les apparences physiques. Il y a interaction entre les deux dimensions. Le succès réside dans l’équilibre (mens sana in corpore sano) car l’homme n’est pas un pur esprit (en d’autres termes, ce n’est pas une déité : thème très classique et très ancien / voir les mythologies)
C’est dans le partage avec l’autre qu’il se réalise pleinement. La bienveillance embellit le monde, l’amour de l’autre à plus forte raison.

4- Le Chat botté // La plus astucieuse.
L’injustice existe. Il est possible d’en corriger les conséquences.
Un ami fiable (il convient d’être attentif) peut aider à cette résolution. La condition est d’y mettre suffisamment d’intelligence (de ruse ?..) et pour cela, d’avoir bien observé la nature humaine au préalable : la sottise, l’arrogance, le goût des richesses font partie de ses travers…

5- Cendrillon // La plus conventionnelle (prévisible).
Quelle que soit l’injustice dont on est soi-même victime, il est nécessaire de conserver une ligne de conduite morale. Cette qualité sera reconnue tôt ou tard si elle correspond réellement (taille de la chaussure) à la nature profonde. L’esprit est toujours supérieur à la sottise.
Mais il faut demeurer vigilant !

6- La Barbe bleue // La plus aléatoire (dénouement précipité).
Si le désir de connaître fait partie de la condition humaine, accéder à la connaissance est difficile, voire périlleux, possède un prix en raison des risques encourus. Seul, l’entreprise est plus délicate. L’entourage familial est un accompagnement nécessaire. L’obéissance n’est pas une fin en soi.
Se laisser séduire (abuser) par les apparences matérielles, l’abondance de biens, peut s’avérer fatal.

7- La Belle au bois dormant // La plus tumultueuse (rebondissements).
Les difficultés rencontrées ne sont pas irrémédiables. Une aide est parfois nécessaire pour atténuer les effets des obstacles. Au total, il y a des étapes à franchir vers soi-même. Elles peuvent être très périlleuses et il s’agit de trouver sa place sans sombrer soi-même dans l’individualisme.
Les choses se produisent en temps voulu, il n’est pas sage de vouloir les précipiter. C’est la maturité affective qui conditionne l’état adulte par une stabilisation plus rassurante que les stades précédents.
De bons parents ont le souci du bien-être de leurs enfants. Ils y emploient tout leur soin. L’amour familial est glorifié.

8- Le Chaperon rouge // La plus dramatique et rigoriste.
Il est clair que de grands périls guettent les personnes inexpérimentées ! Quitter la maison familiale pour se hasarder dans le monde et la vie est un grand risque. Et ceci d’autant plus si l’enfant a été exagérément protégé par le milieu familial (mère et grand-mère sont « folles » de cette enfant). Il existe des individus très peu recommandables. Ils peuvent être pervers (en paroles, en actes), manipulateurs, dangereux au total. Une très grande vigilance est de mise pour les identifier et éviter de tomber sous leur emprise : certains parviennent à fournir l’illusion de la proximité affective rassurante. Quand, pour le moment, on manque encore de recul et de connaissance, on est très démuni.

9- Peau d’âne // La plus subtile et complexe (protéiforme).
La noblesse de l’âme est supérieure à tout autre aspect de la personne. La réalisation de soi dans le sens des valeurs auxquelles on s’attache demande des efforts, des sacrifices le cas échéant et du temps dans tous les cas. Mais tel est le but de la vie, la condition humaine.
L’amour confère une puissance très grande car c’est la destinée. Celui qui l’éprouve est prêt à tout. L’amour peut détruire (mourir d’amour) mais aussi transcender lorsque bien identifié (la bonne personne) et partagé. Il permet de surmonter les obstacles, les apparences ; de dépasser les habituels tracas du quotidien car il relève de qualités supérieures.

** Joker, par Susie Morgenstern - Ecole des Loisirs