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Publié : 4 juin 2012

Chez Perrault 11 / Comprendre et interpréter- La Barbe bleue

La compréhension s’alimente de l’interprétation. Paul Valéry écrivait : « Mes vers ont le sens qu’on leur prête. (...) C’est une erreur contraire à la nature de la poésie, et qui lui serait même mortelle, que de prétendre qu’à tout poème correspond un sens véritable, unique, et conforme ou identique à quelque pensée de l’auteur [2] » 

La poésie, domaine par excellence d’un emploi singulier de la langue.

Dans la Barbe bleue, Charles Perrault fournit une chronique à son lecteur : des faits dont l’enchaînement est aisément accessible mais dont les interprétations peuvent être multiples. C’est la « deuxième lecture ».

Elle s’élabore à partir de pré supposés, en référence à d’autres lectures, expériences personnelles, connaissances… Ces compétences encyclopédiques induisent grandement le jugement moral. Empathie ou répulsion disputent[3] à ce stade de l’appropriation du sens que le lecteur y infère.

Mais ce qui pèse sans doute encore plus, ce sont les intentions du lecteur. Elles vont guider sa recherche dans la matière littéraire pour développer une thèse ou le contraire de celle-ci. Par essence, la littérature est subjectivité. Pourrait-on autrement parler de morale ? Les universaux surgissent-ils d’ailleurs que du croisement (puis consensus) de subjectivités multiples ?

Un texte identique, conclusions différentes car l’écrit littéraire n’est pas documentaire. Il reste équivoque, laisse largement le champ ouvert pour le lecteur. 

La fiction qui suit se propose d’illustrer cet aspect pour un plaidoyer de la lecture très vigilante, donc réflexive

Après la mort de la Barbe bleue, sa veuve dépose une requête devant un tribunal pour « demeurer maîtresse de tous ses biens » ainsi que Perrault l’évoque (121).

L’épilogue proposé se constitue de deux parties antithétiques :

1 - le discours de l’avocat de la jeune femme.

2 – la plaidoirie du fondé de pouvoir du défunt.

Tous deux puisent dans le même texte – rapport d’enquête criminelle de l’Inspecteur Perrault - la matière de leur démonstration. Ils aboutissent à des interprétations contraires et préconisent au juge des conclusions opposées.

Exercice de style pour une réflexion collective sur le concept de justice. À la faveur des débats inventés, apparaît nettement le distinguo entre justice morale et justice institutionnelle. La société civile codifie le régime de justice. Les rendus produits par son approche codifiée du problème sont-ils nécessairement justes sur un plan moral ?

On rappellera aux élèves que le symbole de la justice est la balance. Elle exprime l’équilibre, thème largement dominant dans cet ensemble de contes à visée morale.

L’équilibre : un sujet de préoccupation très ancien. 

La contrainte d’écriture : accorder à chaque partie un espace de parole identique. Les volumes écrits sont donc identiques : 13111 caractères.Les élèves tiendront les rôles de juge et assesseurs et, in fine, statueront.Tout le travail d’argumentation reste à reconstruire avec eux - finalité à leurs lectures - car les présentes plaidoiries sont à destination de lecteurs adultes. 

(Une mise en scène identique, avec de plus grands élèves, est envisageable à la suite d’une lecture approfondie de l’Etranger, d’Albert Camus [5] et de tout autre texte donnant matière à procès).

 

Avec cet article s’achève le cycle d’une année consacré à Perrault.

L’auteur annoncé pour la suite est Alphonse Daudet - Lettres de mon moulin. A vos lectures !


[3] La disputatio était une procédure pédagogique, issue de la tradition Romaine en vigueur dans les écoles de théologie : les étudiants disputaient leurs interprétations des textes sacrés. Noter la proximité phonologique : « disputer / discuter"

[5] Albert Camus – L’Etranger – (1942)

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